Et si l’expérience finissait parfois par nous empêcher d’apprendre?
Quand l’expérience devient un frein à l’apprentissage
L’expérience est une ressource. Elle permet de reconnaître plus vite un problème, de prendre du recul et d’éviter des erreurs que l’on a déjà rencontrées. Dans les organisations, elle rassure aussi : lorsqu’une situation se tend, on se tourne volontiers vers la personne qui « a déjà vu ça ».
Pourtant, cette force peut produire un effet moins visible. Plus nous maîtrisons notre métier, moins nous nous plaçons spontanément en situation d’apprentissage. Nous savons comment conduire une réunion, traiter un dossier ou prendre une décision. Nous avons construit des méthodes efficaces. Pourquoi les remettre en question ?
Le problème ne tient pas à l’expérience elle-même. Il apparaît lorsque ce qui a fonctionné devient la seule grille à travers laquelle nous regardons ce qui est nouveau.

Quand une compétence devient une identité
Avec le temps, nous ne disons plus seulement : « je sais faire ». Nous finissons parfois par penser : « c’est ainsi que je travaille » ou « c’est cela, être un bon professionnel ». Une méthode devient alors une part de notre identité. Essayer autre chose peut donner l’impression de jouer un rôle ou de perdre en crédibilité.
Herminia Ibarra, professeure à la London Business School, décrit ce mécanisme dans un article publié par la Harvard Business Review en 2015. Elle observe que, lorsque nous devenons plus certains de ce que nous savons et de qui nous sommes, imiter ou expérimenter les pratiques d’autres personnes peut nous sembler artificiel. Nous restons alors avec ce qui nous paraît naturel.
“As we become more certain about what we ‘know’ and who we are, the idea of mimicking others feels artificial, even distasteful.”
Herminia Ibarra, Harvard Business Review, 8 janvier 2015
Traduction proposée : « À mesure que nous devenons plus certains de ce que nous « savons » et de qui nous sommes, l’idée d’imiter les autres nous paraît artificielle, voire déplaisante. »
Il ne s’agit pas de copier quelqu’un sans discernement. L’idée est d’emprunter provisoirement une manière de faire pour voir ce qu’elle produit. L’apprentissage passe souvent par ce détour : observer, essayer, conserver ce qui nous convient et laisser le reste.
Les signes qui méritent notre attention
On ne devient pas fermé à l’apprentissage du jour au lendemain. Le mouvement est souvent plus discret. Il peut se reconnaître dans quelques réactions ordinaires :
• nous expliquons immédiatement pourquoi une nouvelle méthode ne fonctionnera pas ici ;
• nous écoutons une personne moins expérimentée en cherchant surtout ce qu’il faudra corriger ;
• nous n’utilisons les nouveaux outils que pour reproduire nos anciennes façons de faire ;
• nous évitons les situations dans lesquelles notre maîtrise pourrait être moins visible.
Aucun de ces signes ne suffit, à lui seul, à conclure que nous n’apprenons plus. Ils peuvent simplement nous inviter à vérifier si notre expérience reste une ressource ou si elle est devenue une frontière.
Rester expérimenté et redevenir débutant
Continuer d’apprendre ne suppose pas de tout remettre à plat. Une petite expérimentation suffit souvent. On peut observer la manière dont un collègue mène une réunion avant de commenter. Demander à une personne plus jeune ce qu’elle ferait différemment. Tester un nouvel outil sur un sujet limité. Changer une seule habitude pendant deux semaines puis regarder ce qui s’est réellement passé.
Cette démarche demande une forme d’humilité, mais aussi de la sécurité intérieure. Plus notre compétence est solide, moins nous devrions avoir besoin de la prouver à chaque instant. Nous pouvons nous autoriser à ne pas savoir immédiatement.
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre l’expérience et la nouveauté. Il est de nous servir de l’expérience pour mieux discerner, sans lui laisser le dernier mot avant même d’avoir essayé.
Une question peut aider à rouvrir cet espace : à quand remonte la dernière fois où j’ai accepté d’être débutant dans quelque chose qui concernait pourtant mon propre métier ?
Référence : Herminia Ibarra, You’re Never Too Experienced to Fake It Till You Learn It, Harvard Business Review, 8 janvier 2015.



